OBJECTIF DU CHAPITRE

Comprendre POURQUOI l'EPR a été lancé — et dans quel contexte, car la décision porte déjà en elle plusieurs germes de l'échec.

1) LE POINT DE DÉPART

La décision formelle d'engagement est prise par le conseil d'administration d'EDF le 6 MAI 2006. Mais il faut remonter VINGT ANS en arrière pour en comprendre la genèse.

Au milieu des années 1980, EDF engage les 4 tranches du PALIER N4 (1450 MW), construites à Chooz et Civaux entre 1984 et 1999. Pendant ce programme, une réflexion s'engage sur une nouvelle génération de réacteurs, dans un contexte particulier :
• EDF dispose de capacités de production nucléaire LARGEMENT SUFFISANTES, voire excédentaires ;
• les accidents de THREE MILE ISLAND (1979) et TCHERNOBYL (1986) imposent une approche nouvelle de la sûreté.

2) LA NAISSANCE FRANCO-ALLEMANDE DE L'EPR

• EDF réfléchit à un palier dérivé du N4, le « REP 2000 ».
• Framatome se rapproche dès 1988 de SIEMENS (fournisseur « clés en main » des centrales allemandes) pour élaborer un réacteur destiné au marché mondial → société commune NPI, consacrée en juin 1989 par une déclaration commune des gouvernements français et allemand.
• En 1990, EDF et les électriciens allemands créent un groupe de travail commun pour faire entendre les attentes des futurs EXPLOITANTS.
• DÉBUT 1992 : les programmes convergent sur l'EPR (European Pressurized Reactor). Son Conceptual Design est une SYNTHÈSE des choix technologiques du N4 français et du KONVOI allemand, avec des objectifs ambitieux de sûreté ET de rentabilité.
• 1995 : avis favorable de principe des autorités de sûreté sur les options majeures.
• Automne 1997 : le BASIC DESIGN REPORT ouvre la voie aux études de détail.

3) LE COUP D'ARRÊT POLITIQUE (1997-1999)

Changements de majorité : un gouvernement très RÉTICENT au nucléaire en France, un gouvernement RÉSOLUMENT HOSTILE en Allemagne. L'entrée en réalisation n'est pas franchie. On engage des « études d'OPTIMISATION » pour réduire le coût — une nouvelle version du Basic Design est remise en 1999 (l'autorité allemande s'étant retirée entre-temps).
RETIENS CE POINT : ces travaux d'optimisation auront des conséquences malheureuses sur la CONSTRUCTIBILITÉ (voir chapitre 5).

Côté industriel : Siemens et Framatome réunissent leurs activités nucléaires dans Framatome ANP (66 % Framatome) ; en 2001, Framatome est regroupé avec Cogema dans AREVA ; Framatome ANP devient Areva NP ; Siemens s'en retire définitivement en 2011.

4) CE QUI DÉBLOQUE LA DÉCISION (2002-2006)

• 2002 : changement de majorité, le nucléaire redevient envisageable ; débat public ; LOI D'ORIENTATION ÉNERGÉTIQUE DE 2005 prévoyant explicitement la construction de nouveaux réacteurs.
• Les arguments d'EDF, partiellement contradictoires : PAS de besoin immédiat de capacités ; compétitivité relative défavorable face aux centrales à gaz (le MWh gaz est alors plus attractif) ; MAIS l'effet de « FALAISE » prévisible au début des années 2020, quand les réacteurs du palier 900 MW atteindront 40 ans ; d'où la nécessité d'un DÉMONSTRATEUR pour maintenir la compétence de la filière et tester l'EPR avant une série complète ; sans oublier les premiers arguments sur le nucléaire comme énergie DÉCARBONÉE.
• LE DÉCLENCHEUR FINLANDAIS : en décembre 2003, le consortium AREVA/SIEMENS remporte l'appel d'offres de l'électricien TVO — il promet un EPR en 48 MOIS pour 3 MILLIARDS D'EUROS. EDF y voit un double danger : que les caractéristiques détaillées de l'EPR soient FIGÉES par le seul régulateur finlandais, et une menace pour son modèle d'ARCHITECTE-ENSEMBLIER face aux offres « clés en main ».

5) LA SÉQUENCE FINALE

• JUIN 2004 : le conseil d'administration lance la préparation d'un EPR « TÊTE DE SÉRIE », mise en service visée en 2012, en vue d'une série lancée dès 2015. Coût estimé : 2 834 M€2001. Durée : 57 mois, « ou 67 dans une hypothèse pessimiste ».
• Octobre 2004 : choix du site de FLAMANVILLE.
• Mai 2005 : validation des contrats avec Areva NP, Bouygues, Alstom.
• 6 MAI 2006 : décision d'engagement. Coût : 3 200 à 3 300 M€2005. Durée : 54 MOIS. Coût de production : 46 €/MWh — devenu compétitif grâce à la hausse des hydrocarbures.
• Avril 2007 : décret d'autorisation. DÉCEMBRE 2007 : PREMIER BÉTON. Mise en service annoncée : JUIN 2012.

À RETENIR

• L'EPR = synthèse du N4 français et du Konvoi allemand, né d'un rapprochement Framatome-Siemens (1988-1992).
• Il est lancé SANS besoin immédiat de capacité : c'est un DÉMONSTRATEUR (tête de série) destiné à préparer une série et à maintenir les compétences.
• L'offre finlandaise d'Areva/Siemens (48 mois, 3 Md€) sert de repère — et de pression.
• Chiffres d'engagement (mai 2006) : 3,3 Md€ et 54 mois.